Interview Olivier Cohen de Timary – Socialter & Salomé Saqué – Journaliste et autrice

Socialter a été créé en 2013 : comment définiriez-vous aujourd’hui son positionnement et ce qui fait son identité ?

Olivier Cohen de Timary : Socialter s’est construit très tôt autour d’une intuition forte : face aux impasses de nos modèles actuels – crise écologique, creusement des inégalités sociales et, plus récemment, érosion des démocraties – nous n’avons d’autre choix que de transformer en profondeur nos modèles et nos imaginaires. Plus de 12 ans après le lancement du média, ces questions sont désormais au cœur du débat public, ce qui confirme la pertinence et la constance de notre ligne éditoriale.

Nous défendons un journalisme indépendant, exigeant et accessible. La revue repose sur un travail de fond visant à analyser les bascules à l’œuvre, en donnant la parole à des penseurs, chercheurs et activistes dont l’originalité et le tranchant détonnent dans le paysage intellectuel et médiatique. Ce travail critique, qui consiste à prendre les problèmes à la racine et à les analyser de manière systémique, s’articule avec la mise en lumière de celles et ceux qui agissent sur le terrain, résistent et expérimentent des alternatives au modèle dominant. Nous avons plus que jamais besoin de nouveaux imaginaires pour penser et accompagner les bifurcations à venir. C’est pourquoi nous choisissons de porter ces combats sans ignorer leurs failles ou masquer leurs contradictions.

Notre ambition n’est pas de livrer des solutions « clés en main », mais de développer l’esprit critique, d’éclairer les rapports de pouvoir, de lutter contre la désinformation et d’outiller nos lecteurs. Cette exigence de fond va de pair avec un soin particulier apporté à la forme, afin de rendre ces contenus accessibles au plus grand nombre : couvertures fortes, dessinées par des illustrateurs de talent, ainsi qu’une maquette soignée et contemporaine.

Un nouveau hors-série paraîtra le 4 février prochain : pouvez-vous nous en dire plus sur ce numéro ?

Salomé Saqué : Ce hors-série propose un état des lieux des forces réactionnaires et autoritaires en France, en Europe, mais aussi aux États-Unis et en Amérique du Sud. Il s’agit d’en décrypter les mécanismes, l’historique récent, les méthodes et les alliances qui leur permettent de gagner en puissance, ainsi que les menaces majeures qu’elles font peser sur les démocraties. Ce numéro s’inscrit en ce sens dans la lignée du travail journalistique que j’avais déjà effectué pour mon livre Résister (éditions Payot) et que les équipes de Blast et Socialter effectuent de manière générale depuis plusieurs années. Il me semblait également essentiel de donner une place centrale aux résistances qui s’opposent à ces mouvances, qui sont trop souvent présentées comme une fatalité, une sorte de destin commun auquel nous ne pourrions pas échapper, alors que rien n’est plus faux.

Olivier Cohen de Timary : Ce hors-série s’inscrit pleinement dans la démarche de Socialter : prendre le temps d’analyser des dynamiques de fond à travers des numéros pensés pour durer, au-delà de l’actualité immédiate. Face à la montée de nouvelles formes de fascisme et à la banalisation de discours réactionnaires contraires aux valeurs que nous défendons, il nous a semblé nécessaire de concevoir un numéro pensé comme un « manuel de résistance populaire ». C’est naturellement que nous avons fait appel à Salomé, journaliste à Blast et autrice d’un best-seller sur le sujet, avec qui nous collaborons depuis plusieurs années. L’ambition est à la fois de mieux cerner les stratégies des droites extrêmes à l’échelle internationale et de mettre en lumière des formes concrètes de résistance par le bas : collectifs, associations, syndicats, artistes ou médias indépendants qui documentent, alertent et agissent. Cette dynamique s’est déjà traduite par une forte mobilisation autour de la campagne de précommande du hors-série, soutenue par plus de 5 000 lecteurs avant sa sortie.

À qui s’adresse ce numéro ? Comment positionnez-vous ce hors-série en kiosque et à côté de quels autres types de magazines peut-il naturellement trouver sa place ?

Salomé Saqué : Ce numéro s’adresse absolument à tout le monde. Y compris à des personnes qui sont tentées par l’extrême droite, puisque les parties faisant un état des lieux permettent de comprendre de manière argumentée et étayée ce qui se joue, de sortir des caricatures et des discours simplificateurs. Ensuite, je pense qu’il parlera particulièrement aux personnes qui sont attachées à l’information vérifiée et aux droits humains, à savoir les personnes les plus susceptibles d’être inquiètes de la montée des nouveaux fascismes. L’idée est de montrer qu’on ne peut pas rester emmurés dans la sidération et l’impuissance, qu’il y a énormément de choses à faire à l’échelle citoyenne, et que l’on n’a pas besoin d’attendre les élections pour agir.

Olivier Cohen de Timary : Ce hors-série, comme l’ensemble des publications Socialter, s’adresse à un public en quête de repères intellectuels et de débats démocratiques de qualité, dans un paysage médiatique de plus en plus polarisé. Nous constatons une attente croissante de la part des lecteurs pour des contenus permettant de comprendre en profondeur ce qui se joue, au-delà des polémiques et de l’actualité immédiate. Concernant le positionnement en kiosque, nous faisons confiance aux diffuseurs et marchands de presse, qui connaissent mieux que quiconque leur clientèle et leurs habitudes de lecture. Bien que Socialter ne soit ni un magazine d’actualité chaude ni un titre d’opinion, nos numéros sont régulièrement placés aux côtés de grands titres d’actualité et de société, mais aussi de revues de réflexion telles que Philosophie Magazine ou Alternatives économiques, ainsi que dans des linéaires dédiés aux numéros spéciaux.

En ce début d’année, quel bilan dressez-vous pour Socialter et quelles sont vos priorités pour les mois à venir ?

Olivier Cohen de Timary : Alors que la distribution de la presse traditionnelle souffre, Socialter a fait un choix assumé en faveur du papier et de la vente au numéro. Notre modèle économique repose très majoritairement (à 90 %) sur le soutien direct de nos lectrices et lecteurs – et donc sur le travail des diffuseurs et marchands de presse – ce qui garantit une réelle indépendance éditoriale.

Les résultats des dernières années confirment la pertinence du projet porté par Socialter. Malgré les difficultés structurelles de la presse papier, le magazine a enregistré une progression de ses ventes kiosque sur les deux dernières années (+12 % en 2023, +19 % en 2024). L’année 2025 s’inscrit dans un contexte plus contraint et ne connaît pas la même dynamique de croissance. Mais notre numéro de fin d’année consacré à l’intelligence artificielle (Et si on débranchait ?) fonctionne très bien en kiosque et montre l’intérêt des lecteurs pour des traitements éditoriaux singuliers, loin des discours dominants.

Nos priorités pour les mois à venir sont avant tout éditoriales. Il s’agit de continuer à documenter les grandes dynamiques de fond – montée des autoritarismes, impacts des pollutions sur la santé, crise agricole, inégalités et recompositions politiques. Nous souhaitons également renforcer la lisibilité de nos propositions en kiosque, en assumant pleinement des objets éditoriaux forts et identifiables, qui puissent être pris en main, compris et conseillés.

Enfin, nous poursuivons le renforcement de nos liens avec d’autres médias indépendants de notre écosystème, afin de mutualiser nos forces, croiser nos audiences et coproduire des projets éditoriaux ambitieux. Dans un paysage médiatique concentré et fragilisé, cette coopération est essentielle pour préserver le pluralisme et la visibilité de la presse indépendante.

Quel rôle jouent encore, selon vous, les kiosques et les marchands de presse dans la circulation des idées et le débat démocratique ?

Salomé Saqué : Ils jouent un rôle absolument essentiel en démocratie. Ce sont des lieux de rencontre, de partage de l’information et du savoir. Historiquement, c’est parce que les kiosques existent que le journalisme a pu se déployer et toucher un large public. Dans un kiosque, on voit physiquement côte à côte des journaux de plusieurs orientations politiques, des revues spécialisées, des titres grand public, etc. Cette coexistence matérielle des points de vue, c’est presque une petite mise en scène du pluralisme, là où sur internet les bulles algorithmiques nous maintiennent dans une vraie homogénéité. C’est aussi ce que nous dénonçons dans ce numéro de Socialter.

Olivier Cohen de Timary : Les kiosques et les marchands de presse sont bien plus que de simples points de vente : ce sont des acteurs à part entière de la circulation des idées. Par leur présence sur l’ensemble du territoire et par leurs choix de mise en avant, ils permettent à des titres exigeants de rencontrer des lecteurs qui ne les auraient pas forcément recherchés. Chez Socialter, nous restons attachés à une presse qui joue pleinement son rôle démocratique et d’éducation populaire : offrir des repères, nourrir l’esprit critique et maintenir des espaces de débat ouverts. À l’heure d’une crise attentionnelle largement alimentée par le numérique et les logiques algorithmiques, le kiosque demeure un lieu irremplaçable de pluralisme concret.

Direct-Éditeurs – Interview exclusive – vendredi 30/01/2026

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